Planche pirate

Trois nuits dans la semaine.

« C'est bien de faire les nuits, ça change, c'est plus calme. »

Certes ça change, on est un peu comme le capitaine du bateau, seul maître à bord, on s'organise à notre guise, on a moins de bruits parasites.

« Les gens dorment. »

Oui les gens dorment mais les angoisses et les douleurs se réveillent, elles. Et nous, les soignants et bien on peut être moins vigilent, l'organisme chamboulé par un rythme complètement anti-physiologique. On se couche à 8h voir 9h, on prend le petit déjeûner à 15h et le repas de midi à 19h, on commence à travailler à 20h45 avec un café post-prandial, jusqu'à 3h et là on peut (ou pas) se poser et dîner puis on retourne voir nos patients. Le tour qui se situe entre 4h et 6h du matin est le tour de tous les dangers, celui que tous les soignants redoutent car c'est là qu'on a le plus de surprises... Fait avéré, c'est dans ce créneau horaire que votre nuit, qui a été relativement calme, prend un virage à 180°.

Première nuit, on a du lourd, des gens agités à foison, dont Monsieur F. qui sept jours auparavant est tombé à son domicile. Traumatisme facial, sa tempe gauche présente une plaie de dix centimètres allant de l'oeil jusquà la commissure des lèvres. Sept points de suture, le bras gauche enserré dans une bande de crèpe tâchée de sang et d'un liquide non identifié. Il est retombé donc est revenu aux urgences, ses fils se sont arrachés, le médecin l'a de nouveau recousu.

« Il était un petit homme, pirouette, cacahuette

Il était un petit homme qui avait une drôle de maison, qui avait une drôle de maison

Sa maison est en carton, pirouette, cacahuette

Sa maison est en carton, ses escaliers sont en papier, ses escaliers sont en papier

Le facteur y est monté, pirouette, cacahuette

Le facteur y est monté, il s'est cassé le bout du nez

Il s'est cassé le bout du nez... »

Il est vieux Monsieur F., ilcommence à perdre sérieusement la tête, il ne comprend pas tout ce qu'on lui dit. Cependant il est gentil avec nous, il fait son traffic dans sa chambre. A 22h il avait mis son slip à sécher sur le chauffage éteint de la chambre. Debout en pyjama, on le guide pour qu'il aille dans son lit, il semble fatigué et ne tient pas bien sur ses jambes. Il est têtu, on met un temps fou à le rhabiller et l'installer, mais il est gentil.

Chambre suivante, un patient qui respire difficilement a du mal à brancher la machine qui l'aide à insuffler l'air dans ses poumons la nuit. Sans cette machine de ventilation, il se met en apnée durant son sommeil. Appareil volumineux pour un patient volumineux lui aussi. 127 kilos. Ma collègue et moi on est d'un côté et de l'autre du lit, on flêchit les jambes, on utilise la force des cuisses et des bras tout en gainant les abdominaux. Un, deux, trois ! On est parti à « deux », tout bon soignant qui se respecte part indéniablement à deux, le trois étant le cri de guerre qui nous donne l'impulsion finale pour contracter au maximum nos quadriceps de rugbymen.

Bon... On a gagné trois centimètres, c'est toujours ça...

« Il va falloir refaire mon pansement aussi, je l'ai perdu. » Je regarde la plannification, on m'a sans doute parlé d'un pansement quelconque aux transmissions mais j'ai dû penser à autre chose à ce moment, je ne me souvient plus où il a un pansement. Tulle gras : bourses. Bien, je vais chercher le matériel. La compresse inserrée dans l'endroit incongru tient tant bien que mal. Je cherche un peu par terre le tulle gras précédent qui s'est fait la malle lors d'un trajet laborieux lit-cabinet de toilette, je ne le trouve pas. Chambre suivante, on verra ça plus tard, d'autres attendent leur somnifère, ça commence à sonner dans tous les sens et on attend quatre entrées des urgences.

L'une d'elle arrive, qui fait quoi ? Marilyne va faire la paperasse, moi je vais prendre ses constantes et je continue le tour. Entre temps Monsieur F ; s'est relevé de son lit pour aller prendre son slip sur son fil à linge de fortune. Ledit slip (encore humide) enfilé sur une jambe et récalcitrant à l'idée de passer la deuxième va nous poser problème, je le sens... Ce slip a l'air d'obséder complètement notre petit monsieur.

On court dans la chambre et on évite ainsi la chute de justesse... On met un temps infini à retirer ce slip mouillé. Mince, la chemise est trempée. Chemise jetable des urgences, en une matière très peu absorbante, entre le sac plastique où l'on met ses légumes au marché et le mouchoir en papier. Je cours chercher une chemise en tissus en lançant littéralement la chemise trempée dans la poubelle la plus proche. Malheureusement, mon geste vif et bien trop ample sur ce bout de tissus qui n'absorbe rien a fait jaillir du pyjama de fortune une goutte d'urine venue s'écraser pile sur ma lèvre inférieure.

Tétanisation, choc, paralysie, je suis scotchée sur place, les yeux écarquillés, cri de dégoût. Maryline est pétée de rire. Je fonce dans le vidoir me savonner le visage puis me désinfecter à l'alcool la bouche. Il me faudra une semaine pour m'en remettre.

Trève de plaisanterie, la deuxième entrée arrive. On n'a toujours pas commencé la première et toujours pas fini le tour de 22h. On est à labourre, Monsieur F. n'est pas encore couché, mais il est gentil.

Je vois une lumière verte qui clignote sur mon téléphone. Message d'un collègue travaillant aussi cette nuit aux urgences psychiatriques à qui j'avais souhaité bon courage. « Ici c'est Beyrouth ».

Du courage il en faut. Que l'on soit sur le pont ou à la cale, les matelots sont malmenés... Petit mot qui fait plaisir, on voit qu'on n'est pas seul. Savoir que c'est aussi le bordel ailleurs ne rassure pas, c'est le message qui rebooste le moral. Solidarité, dialogue et entraide sont les clefs d'une garde réussie malgré les imprévus. Ces petits signes venant de la cale seront ma ventilation à moi pour ne pas me mettre en apnée sur le pont du bateau.

Allez on se ressaisi. Marilyne a attaqué les papiers, moi j'ai pris les constantes des patients. Il faut préparer les pilulliers, préparer les bilans sanguins de 6h, faire le ménage, vider les poubelles, enchaîner les rondes, s'occuper de ceux qui ne dorment pas. Le temps passe vite. On a à peine pu manger. Marilyne regarde le calendrier 2018 : « Oh c'est cool cette année Pâques tombe un lundi ! » On rit, on va mettre ça sur le compte de la fatigue. Moi j'ai égaré les feuilles de transmissions, après vingt minutes de recherche, elle les a retrouvées avec les feuilles de traçabilité du bio-nettoyage...

Voilà qu'arrive le tour tant redouté, le dernier, l'ultime, the last one ! Le monsieur avec sa machine qui l'aide à respirer est en vrac dans son lit. Flexion des jambes, contraction des grands droits, un, deux, TROIS !!!

Il est bien remonté cette fois, l'énergie du désespoir sans doute ravivé par la seule pensée que dans une heure nos collègues du matin vont venir prendre la relève. Je voit une saleté par terre, je la ramasse. Le tulle gras provenant des bourses que je n'avais pas trouvé tout à l'heure (et je n'ai pas de gant...)

La pile de bilans sanguins posée sur le chariot de soins, on commence à piquer, à réveiller ceux qui ont besoin de sommeil (encore plus que nous). « Bonjour, c'est l'infirmière, il est bientôt 6h, vous avez une prise de sang à faire ce matin. »

Compresses, sparadrap, gants, tubes, aiguilles dans le plateau, je vérifie que tout est bien coché sur le bon destiné au laboratoire. J'entend ronfler dans la chambre de Monsieur F. Marilyne qui valide les soins sur la plannification informatique me dit que c'est dommage de le réveiller pour une prise de sang, lui qui a mis tant de temps avant de s'endormir. Son ronflement est sonore, la porte est entrouverte. On voit un truc étrange dans l'entrebaillement de la porte, elle l'ouvre.

Il est par terre, le visage dans une marre de sang. Il est blanc comme un linge et il ronfle, trop, comme dans le coma...

Course jusqu'au service d'à côté, on appelle des renforts, constantes prises, il réagit un peu. Course vers le téléphone, l'interne de garde arrive. Draps au sol, on retourne Mr F. tant bien que mal sur le draps maculé de sang dorénavant, un deux, trois on le soulève et le remet dans son lit. La tempe droite est entaillé d'une plaie quasi-jumelle de celle sur sa tempe gauche. Sa peau est littéralement arrachée. Il faut des points. Course vers le poste de soins : compresses, anesthésiant, aiguille, fil, pinces, désinfectant, sparadrap... Et pendant ce temps l'équipe du matin arrive, les autres patients n'ont pas eu leur prise de sang, les sacs poubelles ne sont pas vidés (contrairement à nous).

Course vers le téléphone, il faut prévenir le scanner car le monsieur est tombé sur la tête.

On ne finira cette nuit infernale qu'une heure après l'heure officielle.

La suivante sera-t-elle mieux ? Une douche à 6h du matin car Madame R. s'est souillée ainsi que ses draps et ses murs, un petit tour à la cale pour aller chercher une ordonnance urgente, qui n'est jamais parvenue sur notre fax, un infarctus en direct... Monsieur F. qui n'a pas réussi à faire sécher son slip et que l'on est contraint d'immobiliser au lit car il a encore failli tomber... « Je ne veux pas la ceinture de sécurité, si je tombe vous n'avez qu'à faire un scanner et puis c'est tout ! ». Mais il est gentil...

« C'est bien de faire les nuits l'été, ça change, c'est plus calme. »

Le prochain qui me dit ça, je l'envoies aux requins sur la planche...