Lundi

Lundi, premier jour d'une semaine qui s'annonce laborieuse.

Premier jour pour ceux qui ont eu la chance de pouvoir se « reposer » le week-end ou plutôt profiter des moments de répits en dehors de l'hôpital. Avec ses proches, ses amis, sa famille ou seul pour savourer le fait de ne plus avoir qu'à s'occuper que de soi. Chacun ses occupations en dehors du lieu de travail. Ici on oublie ce qu'il se passe dehors car une fois passée la porte du vestiaire et une fois la blouse endossée on devient comme quelqu'un d'autre. Impossible de rester centré sur soi puisqu'il y a tant de choses auxquelles il faut être attentif. Écouter, observer, en parler, analyser, solutionner. Tant de problèmes à résoudre chez ces patients qui dépendent plus ou moins de nous. Être auprès d'eux pour les entendre et les soulager.

Soirée arrosée pour l'une d'entre eux, elle s'est tant éclatée à sa soirée qu'elle est tombée et s'est fracassé le coccyx... Accompagnée par de beaux pompiers tout n'est pas perdu, elle a profité de leurs bras musclés et de leurs jolis sourires dit-elle en riant. Je me dis intérieurement qu'elle ne perd pas le nord et que c'est une sacré fêtarde. Elle a raison, on n'a qu'une vie. Maintenant dans le lit à vomir à cause de la morphine c'est plutôt bien d'être dans l'autodérision et de rire de son propre sort.

Mon dos me lance à moi aussi mais peu importe, il faut courir chercher un « haricot » pour que la dame puisse vomir ailleurs que sur ses draps bleu délavés. Elle me remercie entre deux relents sonores qui me rappellent que je n'ai pas pris le temps de manger suffisamment au petit-déjeuner, une banane avalée à la va-vite entre mes deux cafés (chauds). J'ai à mon tour presque besoin d'un haricot, mais ça va passer.

Il faut aller voir le monsieur d'en face qui focalise sur les ordures. Pourquoi ? On n'arrivera jamais à le savoir avec Lucie qui a passé sa soirée de samedi en boite donc qui tourne un peu en mode auto-pilote mais qui gère comme une chef.

Moi je suis à rêvasser devant mon ordinateur qui plante toutes les deux minutes. Je pense à ce que quelqu'un m'a dit la veille, je souris toute seule et apporte à mes lèvres mon gobelet en plastique de café (froid). C'est pas possible je me trompe entre le café et l'aspirine que je viens de préparer pour notre ancien éboueur ! Pouarf.., Je ris toute seule encore une fois, va falloir que je me ressaisisse et vite sinon je vais finir par avaler les traitements de mes patients qui m'attendent.

Le monsieur déraille, ne mange rien, essaie de se lever sans arrêt alors qu'il ne tient pas debout.

Un autre patient a besoin de son aérosol, je me dépêche, il a une saturation plus que limite. Il est souriant derrière ses lunettes à oxygène qui l'ont gêné pour aller jusqu'au lavabo. « Le fil est trop court, je respire comme une patate ». Je regarde si les embouts sont bien placés, je mets mes doigts près de ses narines et ne sens pas le petit filet d'air froid qui devrait être perceptible puisque balancé à toute vitesse : six litres par minute. Je remonte du regard le tuyau.

« Et bien ça ne m'étonne pas que vous respiriez comme une pomme de terre, c'est débranché ! »

On met l'aérosol plein pot et c'est parti pour vingt minutes à respirer la terbutaline et à expectorer toutes les saletés qui lui détruisent les poumons. J’entends un « merci » à travers les glougloutements du masque placé sur son nez et lorsqu'il sourit, une fumée blanche s'échappe du masque, il appuie sur son masque et s'excuse. Je lui fait un clin d’œil et lui dit de ne plus parler.

Une dame n'a pas fait pipi depuis hier, je vais chercher la machine qui va calculer le nombre de millilitres d'urine qu'il y a dans sa vessie. Sachant que l'envie impérieuse d'aller aux toilettes se fait ressentir à environ 350 ml, je prie pour que le chiffre affiché soit inférieur à 300... Le suspense est insoutenable d'autant que viser la vessie à travers la peau du ventre ce n'est pas évident quand la patiente résiste et crie au moindre effleurement. 800... « Mer*e » va falloir poser une sonde urinaire, elle ne se laisse pas faire et j'ai plus que dix minutes avant les transmissions...

Matériel, gants stériles, sonde, poche, champ, seringue et eau... Mon record c'est sept minutes pour une sonde, je vais essayer de le battre. Bingo, six minutes plus tard c'est fait. Un monsieur qui est très lucide et pas du tout sénil me complimente : "Vous êtes belle, si vous vous présentez au concours de miss France je vote pour vous!"

Je la note celle-là, elle m'a illuminé ma journée. Dans le poste de soins en me lavant les mains j'ai regardé mes yeux, le droit entouré d'une bonne grosse coulure de mascara sans doute réalisée lorsque j'ai frotté mon oeil avec mon coude pendant la pose de sonde récalcitrante.

Un examen prescrit par mon interne préféré, un électroencéphalogramme (enregistrement de l'activité électrique cérébrale pour détecter une éventuelle épilepsie) que je dois faxer : "Conjusion post crise Tocinoclonique avec hémoparesie gauiche." Punaise il a fait quoi lui ce week-end?

Transmissions, encore une gazométrie à faire, un pansement, trois perfusions, le tour de midi, il est 12h45... Il va falloir que je me ressaisisse et que j'arrête de penser à ce week-end, mais vivement le prochain ! Ah non, je bosse...