Les pieds dans le plat 2

 

Mardi, 8h du matin.

Le service est calme, 8h c'est l'heure qui va déterminer l'ensemble de la journée. On a commencé à 6h30, à 8h on est « bien ». Exceptionnellement nous sommes trois, c'est rare, très rare, d'où le fait que nous soyons « bien ».

« Bien » ne signifie pas être en avance sur son travail non, cela signifie simplement être à l'heure et ça aussi c'est rare donc on savoure car, à 8h30, tout va s'accélérer : il va y a voir l'équipe médicale qui va pointer son nez, on va devoir présenter les patients, commencer la visite et donc les traitements, refaire les pansements, aider les patients à se laver et s'habiller. On en aura jusqu'à midi.

Il est 8h, on est « bien » pour une fois, on savoure nos minutes de répit avant le rush.

Lucie me demande où est ma tasse. Là, sur mon chariot, elle me sert un café, en fait de même pour elle et Pat'. On est trois, on est à l'heure, les patients boivent aussi leur café, on les laisse terminer tranquillement en buvant le notre, debout dans le couloir. Le sujet de la matinée c'est le célibat. On parle souvent de cela, du couple idéal, des histoires toutes plus « chelous » les unes que les autres à propos de nos amis, des films que nous avons regardé, voire de nous mêmes... Celui-ci a été marié quatre fois, celle-ci est seule depuis trente ans, un chagrin d'amour l'a brisée...

On en arrive à charrier Pat'. Fraîchement célibataire elle ne jure que par la liberté, elle préfère être seule.

« Roh !!! Faut pas dire ça, tu es jolie, il y en a forcément un qui va craquer pour toi ! »

« Nan nan, moi je suis bien toute seule, je ne me vois pas du tout de nouveau en couple, personne ne m'intéresse, puis bon, dur de trouver quelqu'un de bien. »

Lucie énumère quelques noms, des hommes qui travaillent avec nous mais rien ne convient à Pat'. Trop jeune, trop vieux, trop ceci ou trop cela... Je crois cerner un peu les goûts de ma collègue, on a un peu les mêmes centres d'intérêts. Lucie le remarque aussi et me demande.

« Ben tiens Karine, tu n'as pas un ami dans ton entourage qui pourrait plaire à Pat' ? »

« Carrément ! J'ai un copain qui a le même âge, un style sympa, col en V et cravate, rouflaquettes et tatouages. Pile dans tes goûts ! »

« Ouais mais non... » Me dit Pat', elle sourit.

J'aime bien l'embêter avec ça, on s'amuse bien. Je continue dans ma lancée :

« Il est sympa mon pote, puis il a un beau prénom. Christian. C'est beau Christian, c'est sexy, même plus que sexy, c'est sensuel, tu trouves pas que c'est sensuel ? »

Lucie renchérit :

« Grave ! Christian, oh oui, Christiannnnn ! »

On est morte de rire.

Le café est fini, 8h15, on va débarrasser les petits déjeuners, moi je vais terminer de prendre mes tensions, aller voir les gens qui avaient besoin de dormir un peu plus longtemps et préparer mes perfusions de 8h30.

Je pousse mon chariot qui bloque le passage vers le bureau et là... Assis tranquillement devant l'ordinateur avec la pile de dossiers des patients... Le chef de service qui vient remplacer notre doc. Il vient rarement mais quand il vient il arrive tout le temps en avance.

Il sourit.

« Bonjour, ça va Karine ? »

« Oui oui, très bien et vous ? »

Je suis morte de honte, son prénom, c'est Christian, et il a tout entendu...