happy new year

27 janvier, il est encore temps de vous souhaiter une bonne année...

Année qui démarre bien, pour nous, soignants cotoyant des patients toujours aussi impatients, sympathiques, exigents, souriants, perturbés, douloureux, désorientés, inquiets, compatissants, parfois agressifs mais jamais franchement méchants.

Quelques petites perles sont déjà venues colorer ce début d'année, en fait ça ne s'arrête jamais, qu'on soit le premier janvier ou le vingt juillet. Il y a toujours cette fatigue physique et cette baisse de moral au fur et à mesure des jours qui vous plombe mais on peut compter sur quelques moments partagés avec nos patients qui font que vous ne renoncez pas. Instants qui font que vous savez pourquoi vous faites ce métier et pourquoi vous l'aimez, ce fucking métier.

La galette des rois partagée avec l'ensemble de l'équipe et les milliards de M&M's engloutis devant l'écran d'ordinateur en complétant les plannifications de soins n'y sont pas étrangères non plus. Des sucreries pour se booster, des petites réunions informelles pour rassembler l'équipe, des calories pour fédérer les objectifs : 2017 sera mieux que 2016 ! Vaste programme, on ne sait pas comment on va s'y prendre mais on est optimiste.

Premier dimanche de garde. Nous sommes un service un peu particulier, qui ferme ses portes le vendredi soir pour dispatcher les patients en attente de lits dans les différents services de l'hôpital et nous réouvrons le dimanche midi. Le dimanche est intense puisque nous faisons entre le midi et le lendemain midi, vingts « entrées » qui viennent des urgences. On s'apprête donc à avoir une charge de travail conséquente, mais en règle générale, nous aimons plutôt bien ouvrir le service puisque nous sommes un binôme infirmier / aide-soignant et ça roule plutôt pas mal. En fonction de ce qui arrive quoi !

Monsieur K., agité et respirant mal, ne garde pas ses lunettes à oxygène donc il faut aller sans arrêt dans sa chambre pour lui replacer les emboûts en plastique dans les narines. Sinon il devient violet et sort de son lit (sachant qu'il tombe tant que tant à la maison et se fait des plaies difficilement soignables étant diabétique de type I)

Madame T., a la grippe, 39° de température et reçoit ses filles dans la chambre qui ne supportent pas le masque donc ne le mettent pas... Explications, reformulations, que ne nie, elles dégustent leur café et muffins aux fruits rouges à cinquante centimètres des projections infectées de leur mère toussant à tout va. Deux jours plus tard, jour de la sortie de Madame T., sa fille téléphone et nous indique qu'elle ne pourront pas venir chercher leur mère, ni elle ni sa soeur car ellle ont... La grippe !

Monsieur M., était déjà là jeudi dernier, car il était confus, avec une pathologie chronique qui fait que de temps en temps, il déraille à la maison et peut se mettre en danger. À peine sorti de l'hôpital, le surlendemain, son infirmière à domicile constate qu'il ne va de nouveau pas bien. Elle l'emmène aux urgences et il revient chez nous. Un peu perdu dans sa chambre, il ne se souvient pas de moi qui l'ai pourtant pris en charge trois jours durant vingt quatre heures auparavant. Il tire sur les tuyeaux de ses perfusions, se lève et enlève les draps de son lit, va mettre sa serviette de bain dans les toilettes. Il faut surveiller ce qu'il fait et le recadrer toutes les trois minutes. Il est gentil, sourit beaucoup. Je m'aprête à lui poser les questions de routine de l'entretien d'accueil.

« Monsieur M., asseyez-vous tranquillement on va discuter un peu tous les deux. Voilà, là. Bien. Ça va chef ? Vous n'avez pas l'air très en forme. Pourquoi vous êtes venu à l'hôpital ? »

« Confusion ! »

Cette réponse improbable, si spontanée et tellement décalée par rapport à ce à quoi je m'attendais m'a fait sourire et a éclairé ma journée. J'adore ces moments là !

Ça sonne de tous les côtés, le téléphone, les chambres, encore le téléphone puis de nouveau un patient qui se trompe entre la télécommande et la sonnette.

Mais, l'ensemble du système de sonnettes a été rénové. Il n'y a plus ce « bip bip » aigu et criard qui vous déchire le tympan et vous fait lever de votre chaise en un quart de seconde, le quadriceps stimulé comme avec une décharge électrique de trois cent volt (d'où nos fessiers de rêve c'est bien connu). Maintenant nous avons droit à un son beaucoup plus moderne. Les décibels y sont toujours hein, il ne s'agit pas de s'endormir au son d'une douce mélodie, mais en plus de ce son voluptueux et profond qui cette fois vous fait vous lever avec plus d'ampleur (on ne vise plus uniquement les fessiers, on s'attaque au gainage, ils pensent à nous ces technocrates!) nous avons un écran tactile qui nous permet de lire d'où vient la sonnette : 101 appel lit porte, 107 appel WC (encore une erreur entre la sonnette et la chasse d'eau)... Ce petit écran disponible dans le bureau des soignants et même depuis la salle de pause est très pratique. On peut appuyer sur différentes fonctions et communiquer depuis cet écran disposant d'un interphone jusque dans la chambre sans se déplacer.

« Oui ? Vous avez sonné ? Il vous faut quelque chose ? »

Le patient de 86 ans, dans sa chambre, entend donc une voix venant de nulle part, presque sortie d'outre tombe, ne comprend pas et sonne de plus belle. Maintenant c'est l'alerte rouge, la sonnerie est plus rapide et ameute toute l'équipe ainsi que les autres patients... Quelle belle invention.

Autre fonction : l'annonce générale.

Flora et moi sommes dans notre bureau, à tapoter sur nos claviers et à grignoter des galettes de riz (Flora a décidé de « faire attention » et moi je suis dans l'objectif de perdre six kilos avant un trail en avril, ça démarre sur les starting blocks, ma balance affiche +2 depuis le 4 janvier).

Bref, le service est calme pour une fois, Flora regarde si les fonctions du nouveau système de sonnettes sont pratiques. Elle sélectionne l' « annonce générale » et répète plusieurs fois mon prénom dans l'interphone. Les familles présentes auprès de leurs proches viennent tous dans le couloirs devant notre bureau vitré voir ce qui se passe. J'ai l'impression d'être un poisson que l'on observe à travers la vitre d'un aquarium géant... Merci Flora !

Un jeune homme à la blouse blanche arrive et demande à voir un dossier. « Bonjour, vous hébergez Madame Machin pour nous, je peux voir son dossier ? Il y a un ordi dispo ? »

« Oui oui, chambre 127, son dossier est là, prends cette ordi ma collègue est partie faire son tour. »

Il s'installe, il y a une vieille dame que l'on soigne qui se promène dans le couloir à longueur de journée, elle fouille dans les seaux de ménage, sort les draps propres des armoires de linges pour les mettre directement dans les sacs de linge sales, fait son trafic et nous observe à travers la vitre de l'aquarium. Son regard est glacé, ses cheveux sont longs et jamais coiffés. Avec sa robe de chambre bordeau elle est un peu effrayante. On la laisse faire ses affaires sans trop y préter attention, sauf que quand vous êtes dans le bureau concentré sur un dossier, que vous levez les yeux et avez juste en face de vous, cette dame au regard froid, la cornée blanchie par une cataracte, les lèvres minces laissant apparaître des dents grises, ça peut surprendre ! Le jeune homme sursaute :

« Elle fout les jetons votre patiente ! On dirait qu'elle jette des sorts ! »

On rit dans le bureau, il prend un M&M's dans le bocal situé à sa gauche, puis un autre, et continue d'essayer de se concentrer sur son dossier. Il regarde les compte-rendus des scanners et autres radios concernant Madame Machin. Me dit que c'est très peu probable qu'elle aille dans son service, d'après lui ça ne relève pas trop de sa discipline. Je lui signale qu'on a deux Madame Machin, il explose de rire, il n'avait pas le bon dossier. Il reprend une poignée de chocolats. Ça nous est tous arrivé de confondre ces deux patientes. Heureusement on se rend vite compte de l'erreur.

La vieille dame est toujours devant lui, il sort son téléphone portable et tapote dessus. Là, début de la musique du film « l'exorciste ». Rire général. Il est drôle lui !

Il se replonge dans son dossier (le bon cette fois) et je m'atèle à la préparation de mes étiquettes de soins pour mon tour de midi.

Il a besoin d'une agrafeuse. Je lui tends notre agrafeuse high-tech, celle où l'on a juste à introduire les feuilles de papiers et comme par enchantement, un micro rayon laser détecte la feuille et l'agrafe vient perforer le papier sans qu'une action mécanique ne soit nécessaire. Émerveillement : « Elle est géniale votre agrafeuse ! Quelqu'un a déjà essayer de mettre sa langue dedans ? »

« Nan, trop gros la langue, mais un prépus ça peut passer je pense... »

Rire général. Oui, nous sommes très premier degré parmis les soignants et souvent notre humour se place en dessous de la ceinture...

Un chef du même service que lui arrive. « Bonjour, je viens voir Madame Machin qui est hébergé pour nous. »

« Ah ben l'interne est déjà là, il est avec son dossier. »

« L'interne ? » Il rit de bon cœur et tape sur l'épaule du gars en blouse blanche. « L'interne ! Et tu te laisses traiter d'interne ! Il est pas interne il est médecin ! »

Mes étiquettes sont terminées, je sors du bureau morte de honte. Résolution numéro un pour 2017 : regarder l'étiquette apposée à la blouse des soignants avant de proposer aux gens de mettre leur prépus dans l'agrafeuse du service...