K

« Et bien bon courage hein ! » Me dit l'aide-soignante qui a accompagné Madame K. Juste avant qu'elle ne monte dans le service, on m'avait téléphoné pour m'annoncer son arrivée. Femme jeune, mais qui ne parle pas, vraiment pas aimable. Son mari est avec elle, lui il est « cool »

 

Madame K. 39 ans, rentrée pour des brûlures au troisième degré sur les deux mains. Pas de détails sur son dossier, peu d'antécédents, juste deux : dépression et alcoolisme chronique. Un enfant de neuf ans, mariée, vit en appartement. Elle est infirmière en arrêt maladie depuis deux ans.

Pas plus, pas moins, je vais devoir procéder à l'entretien d'accueil. Ça va aller vite. Je programmerai les pansements, lui poserai ses perfusions pour qu'elle ne ressente pas le manque d'alcool, lui proposerai de la morphine car ses mains doivent lui faire horriblement mal. Elle en a eu aux urgences, une dose conséquente. Elle doit être fatiguée.

 

Je frappe à la porte, pas de réponse, je rentre quand-même, je n'aime pas quand ils ne répondent pas, je rentre dans ces cas là toujours un peu trop brusquement. Ils sont trois dans la chambre, elle, son mari et son fils, assis tous les deux sur la table qui borde la fenêtre, elle, dans le lit. Elle ne me regarde pas, ne répond pas à mon « bonjour » trop fort je m'en rends compte après coup.

Le garçon dit bonjour mais ne me regarde pas non plus, il regarde son père qui lui, sourit.

« Je suis l'infirmière, je viens pour voir comment vous allez Madame, je vais rester un peu dans la chambre, votre mari et votre fils peuvent rester, ça ne me dérange pas. C'est comme vous voulez. »

Pas de réponse, elle regarde son mari et attend qu'il parle. Toujours souriant il me dit qu'il reste.

Bien, je commence par poser le brassard à tension sur le bras de la dame, elle se laisse faire, j'observe ses réactions pour voir si à la mobilisation je ne lui fait pas mal aux membres supérieurs. Apparemment non. Elle a les yeux posés sur le brassard. Je ne peux pas mettre la petite pince qui sert à mesurer sa saturation en oxygène sur ses doigts, ils sont recouverts de gros pansements, deux énormes bandages qui pansent ses brûlures, aux deux mains.

Étrange de se brûler les deux mains en même temps. Bref, je mets la petite pince sur l'oreille de Madame K. qui pour le coup a une drôle de tête, elle fait un clin d’œil à son fils. Ça le fait sourire, je souris aussi car ça me plaît de voir enfin une expression sur le visage de cet enfant.

 

« Ça vous est arrivé comment ? »

« Je me suis brûlée en cuisinant. »

 

Puis plus rien, silence radio, sa voix est grave, son ton est lent. Je me tourne vers son mari, il se met à rire et à me dire « C'est dangereux la cuisine ! »

Je comprends que je n'en saurais pas plus. Je reviens sur les questions de base que nous posons à l'entrée des patients : mode de vie, situation familiale, professionnelle. Elle répond par oui ou par non, pas des phrases de deux mots maximum. Au moment où j'évoque les traitements elle me parle de dépression et de son traitement pour soigner son alcoolisme mais reste évasive et ne prononce pas le mot alcool. Elle me dit juste : « Vous êtes infirmière vous savez ce que ça soigne. »

En effet oui, je sais à quoi sert ce traitement. Je sens bien que ce n'est pas le moment de parler de cela. Son mari a les lèvres pincées et il me lance : « Elle ne prend plus son traitement depuis trois mois, du coup elle a recommencé. » Son regard est fixe, sur son épouse qui elle observe ses mains. Le petit regarde ses chaussures puis mon chariot. Il y a la perfusion dessus et ça a l'air de beaucoup l'intéresser.

Gênée je prend la perfusion et l'accroche au pied à perfusion, je m'adresse au gamin en lui expliquant que dans cette poche il y a tout ce qu'il faut pour que sa maman n'ait pas mal et en plus des vitamines pour qu'elle puisse rentrer au plus vite chez eux. Il hoche la tête puis esquisse un sourire.

Son père se lève et tape dans ses mains : « Allez hop, nous on y va, demain il y a école. On va laisser maman avec l'infirmière on reviendra demain. »

Le garçon se lève et va embrasser sa mère. Seul moment depuis son arrivée où j'ai pu voir le visage de cette femme s'éclairer un peu. Elle a pris son fils dans ses bras et l'a serré très fort, elle fermait les yeux et le gamin aussi. Le père rangeait quelques affaires dans un sac plastique. L'étreinte de la maman et de son fils fût interminable. Je suis sortie de la chambre car je n'avais plus rien à demander, je reviendrai dans cinq minutes après qu'ils se soient dit au revoir.

En sortant je suis restée non loin de la porte dans le couloir pour ramasser un bouchon de tubulure qui s'était évadé de ma poubelle. La voix du mari jovial s'était faite plus dure : « Bon, c'est bon maintenant, on rentre. Et toi, tu dis rien, sinon la prochaine fois c'est ta gueule que je colle sur la plaque. »