Twilight

Dès que l'on voit du sang quelque part il faut s'inquiéter, le signaler, tenter de découvrir l'origine du saignement.

Sang, hémoglobine, hemo, du grec haîma, αἷμα. On peut tout ou presque tout déceler dans le sang d'une personne. Analyser comment se porte le coeur, comment fonctionnent les reins, comment agit le foie, voir si la personne mange suffisamment, si elle boit assez d'eau, trop d'alcool, si elle prend des médicaments, s'il y a une anomalie génétique, trop de sucre ou de graisse, un cancer, un déréglage hormonal. Quand vous vous présentez chez le médecin ou à l'hôpital pour une quelconque raison, l'une des première chose que l'on vous fera, c'est un “B.S.”, soit un bilan sanguin. Nous en sommes particulièrement friands puisque grâce à ces prélèvements, on voit tout, ou pratiquement tout.

La vache, quatre et demi d'hémoglobine1, et il est pourtant pas mal! Il est debout, il parle!”

Natrémie 1702, tout sec, un vrai pruneau!”

La dame a un énorme hématome sur le flanc droit, elle est tombée sous anticoagulant, son INR est à 63.” Là on fait très attention à la taille de l'hématome, on est vigilent quant au risque de chute, on “pique” tous les jours pour surveiller l'hémorragie interne, on est obsédé par le sang.

On en voit partout et tout le temps à l'hôpital.

En fonction des sites, l'hémorragie porte un nom différent : metrorragies, rectorragies, otorragies. Les liquides biologiques ne devant pas habituellement contenir de sang portent aussi des noms spécifiques : hématurie, hématémèse, melaena, épistaxis... Autant de jolis petits termes tous aussi techniques et barbares qui nous parlent, qui nous donne un signal : le signal rouge, l'alerte rouge, rouge comme le sang.

On observe tout, jusqu'à la couleur, l'odeur des liquides biologiques. On a un “nez” qui détecte très bien le sang, on sait quand c'est du sang ou des betteraves mangées la veille. Oui, la betterave colore les urines et les selles mais on ne nous la fait pas à nous, le coup de la betterave! On a un nez bionique, un nez qui sait tout de suite s'il y a une infection urinaire ou une gastro-entérite. Notre nez est notre radar, avant les résultats sanguins ou de bactériologie, on fait des paris et bien souvent notre nez ne nous a pas trahi.

Ça sent le clostri!”

Non ça fait plus melaena je trouve, en plus c'est noir, ça sent le fer...” Vingt quatre heures plus tard, bingo, sang dans les selles.

Ah t'as vu j'avais raison, tu me dois une tablette de chocolat!”

Nous les soignants, nous connaissons un grand panel de normes, de chiffres, de limites hautes et de limites basses mais nous sommes avant tout des professionnels instinctifs. Rien ne nous parle plus qu'une couleur qui cloche ou une odeur qui accroche. Le sang, le pipi, le vomi, le caca, on en voit tout le temps, on observe tout et ces matières qui n'ont rien de noble aux yeux des citoyens lamdas sont pour nous de formidables indicateurs de bonne ou de mauvaise santé. De toute façon on n'a pas le choix, c'est notre travail, on est des pros du pipi-caca, le pipi-caca n'a plus de secret pour nous.

Monsieur Truc a tiré sur sa sonde urinaire, jusqu'à l'arracher, à 20h20, juste avant que l'équipe de nuit n'arrive (chouette, je partirai encore avec une heure et des bananes de retard). Il saigne beaucoup, il déglobulise, trois points de moins depuis hier, on avait commencé les irrigations vésicales et ses urines étaient pourtant très claires jusqu'à ce qu'il arrache tout. Une sonde urinaire à double courant avait été posée. Dans l'un des deux bouts de la sonde, on introduit de l'eau comme une sorte de perfusion, cette eau arrive directement dans la vessie et la “nettoie”. Les caillots sortent en même temps que l'eau et l'urine via le deuxième bout de la sonde.

Bip de l'interne de garde, il est occupé mais me dit de reposer une sonde et de recommencer les irrigations vésicales. D'accord.

Mathieu? Mathieuuuuu?”

Oui oui, j'ai déjà préparé le matos, il y a du sang partout, je te sers!”

J'adore quand on est deux pour poser des sondes urinaires. Mon aide-soignant préféré se transforme en anesthésiste super concentré et déballe les petits sachets en plastique contenant le matériel stérile pendant que moi je me sers délicatement avec mes mains rutilantes de propreté, gantées de latex super sexy telle une chirurgienne en pleine greffe rénale. Bon, là ça ressemblait plutôt à Delicatessen, la boucherie mythique du film de Jean-Pierre Jeunet mais bon...

Bref, gel anesthésiant : check!

Champ stérile : check!

Sonde double courant : check!

Poche à urine trois litres : check!

Il n'a a plus qu'à sonder. Facile, un tuyau, un trou, on met le tuyau dans le trou et on fixe en gonflant le ballonnet.

P*** j'ai pas préparé la seringue pour gonfler le ballonnet. Chirurgienne en carton...

J'enlève mes gants sexy latex, je fais ma seringue, je me lave les mains, je ré-enfile des gants (pas cher la transplantation rénale version Plymobile).

Concentration. On est tous les deux moi et Mathieu, au dessus de l'entrejambe du monsieur, nos têtes se touchent presque, on est méticuleux, appliqués, on ne parle pas.

Les soignants en binôme sont comme en fusion, on ne fait qu'un autour du malade. Un regard suffit, un mot et on attaque le problème à bras le corps, vous l'avez compris, le binôme c'est la clef de la réussite du soin.

On ne regarde pas le visage du patient tant nous sommes centrés sur la zone à traiter. Moi ça ne me fait rien, je crains juste de faire mal au monsieur car il saigne effectivement beaucoup. Mathieu je ne sais pas ce qu'il se passe dans sa tête mais il devient un peu pâle, il ferme les yeux, il respire fort. Il est en train de me faire un transfert et s'imagine avec la sonde dans l'urètre!

Hey, ça va? Tu tombes pas dans les pommes hein?”

Le nez dans son biceps il rigole. “Nan, nan, t'inquiètes, mais j'ai mal pour lui.”

Pense à autre chose, un truc cool, respire!”

Facile à dire quand on a un pénis plein de sang entre les mains, qu'on lutte avec un tuyau en sillicone qui ne veut pas passer la barre de la prostate et arrache des cris étouffés chez le malade.

Echec, ça passe pas.

L'équipe de nuit arrive, deux personnes en plus. Plateaux en mains, elles ont déjà tout préparé pour réessayer. Fraiches comme des roses elles viennent nous aider.

Amen.

Quatre soignants pour une sonde urinaire récalcitrante. L'interne ne va pas tarder, on sera cinq à s'agiter autour de cette manipulation délicate. On sera cinq avec dix mains gantées de latex pas sexy du tout pleine d'hémoglobine séchée.

delicatessen

1Le taux d 'hémoglobine chez un homme est situé entre 14 et 18 g par décilitre de sang et entre 12 et 16 chez une femme.

2Le taux de natrémie est le reflet de l'hydratation , s'il est supérieur à 145, la personne est en hypernatrémie, déshydratée.

3INR normal chez une personne qui ne prend pas d'anticoagulant (traitement pour fluidifier le sang et éviter les thrombus, caillots) se situe entre 0,8 et 1,2. Pour une personne sous anticoagulant il est situé environ entre 2 et 4.