Laughing

13h20. Ça bouge dans tous les sens dans les couloirs, chariot de nourriture, chariot de linge, collègues qui courent pour ramasser les repas et finir de nettoyer les locaux. Certains patients sont eux aussi dans le couloir, ceux qui peuvent sortir un peu de leur chambre, avec leurs proches. Puis il y a les familles, qui vont boire un verre d'eau à la fontaine, qui regardent toute cette activité, ce brouhaha ambiant. Jamais de silence dans un hôpital. Entre les sonnettes, les alarmes des machines qui mesurent les constantes, ceux des seringues électriques qui tintent quand il n'y a plu de produit, les voix des soignants qui parlent souvent très fort car habitués à s'adresser à des malades sourds comme des pots. Des rires aussi car Flora a donné un coup de torchon sur les fesses de son collègue qui s'est vengé en lui envoyant une pichenette d'eau sur la blouse. On vide, on ramasse, on débarrasse, on range, on parle, on marche, ça ne s'arrête jamais.

13h30, on est installé dans notre tout petit bureau, les infirmiers sur les fauteuils moelleux bien que défraichis à l'assise trouée, les aides-soignants sur les tabourets : question de hiérarchie. C'est une plaisanterie hein, mais n'empêche que ça se fait automatiquement comme ça, la plupart du temps. On est prêt, café en main, transmissions de l'après-midi.

L'équipe du soir sent la douche plutôt proche et le parfum, l'équipe du matin elle, sent l'hôpital, la blouse enfilée huit heures plus tôt et la chaussette idem. Dans le bureau, mille odeurs familières que les personnes qui entreront pendant les transmissions ne pourront s'empêcher de relever :

 

« Ça sent le bouc ici ! »

« Punaise il y en a une qui met de la vanille ! »

« La vache il fait chaud chez vous, vous devriez laisser la porte ouverte ! »

 

Nous cette odeur, on ne la sent même plus, on y est trop habitué, on baigne dedans, c'est comme à la maison.

 

Ma collègue commence, on balaye les sorties du jour, celui-ci rentre chez lui, il a bien récupéré, on a augmenté les passages infirmiers à domicile. Celui-là va aux soins intensifs, sa tension est à vingt-trois. Monsieur N. va en gériatrie, il est plutôt stable en journée mais la nuit il est perdu. Il a été retrouvé au bout du couloir sans son oxygène à 4 h du matin, avec son sac, l'urinal dedans !

On rit en imaginant la scène.

Madame M., là c'est moins drôle. Fatiguée, elle est arrivée hier, je connais cette patiente car je l'ai accueillie la veille. Elle n'a plus de nez, celui-ci lui a été retiré, du milieu des yeux jusqu'à au dessus de la bouche, au niveau du sillon de l'ange, à cause d'une tumeur. Cela fait un an qu'elle ne sort plus de chez elle, mutilée, elle ne va plus jamais faire ses courses ou se promener, elle reste enfermée à cause de ce nez ou plutôt à cause de cette absence de nez. Elle se regarde dans le miroir et pleure chaque matin en attendant que l'infirmière à domicile viennent panser sa plaie. Son visage est tout plat. Je demande à ma collègue : « Le pansement a été refait ? ». Visage confus : « Non, on n'a pas osé, on a les boules, c'est trop difficile. Ça m'embête de te laisser ça à faire, si vraiment tu peux pas je le fais après les transmissions... »

La matinée a été dure pour elle, je suis au début de ma journée de travail, je me sens d'attaque pour faire le pansement. Je regarde mon collègue et lui demande s'il est d'accord de venir avec moi pour soutenir la dame, et moi par la même occasion.

« Non non t'inquiète on va le faire. »

Le crayon quatre couleurs en main, je note en vert : « 28 pst. »

Je prépare mes soins, mon plateau avec mes compresses et mon sérum physiologique, je rempli les tiroirs de mon chariot, je traine pour repousser un peu mon entrée dans la chambre 28. Je vais voir les patients, les aide à s'asseoir, à se lever, je leur amène des verres d'eau ou des anti-douleurs. J'entends mon collègue qui m'appelle et qui me dit qu'il va à la 28. Ok, c'est parti.

On rentre dans la chambre, le contraste est saisissant entre cette pièce silencieuse et le couloir bruyant.

La dame est très gentille, souriante, à chaque fois qu'on lui demande comment elle va, la réponse est toujours « bien ».

« Je vais refaire votre pansement Madame, vous me guidez ? Mathieu est là aussi, on va pouvoir papoter en même temps, il est sympa Mathieu hein ? On en a de la chance d'avoir un beau garçon comme ça avec nous ! »

La dame sourit et regarde Mathieu, j'ai réussi à détendre un peu l'atmosphère, je mets mes gants et décolle en partie le sparadrap. Je souris toujours et lui demande de me signaler la moindre douleur. Elle me dit que ça va. Je décolle un peu plus, tout doucement. On commence à voir un peu ce qu'il y a dessous. J'essaie de contrôler les mimiques de mon visage, je me concentre, elle m'observe, à l'affût de mes réactions. Le pansement est enlevé. La dame est au bord des larmes, moi je souris toujours et lance « La plaie est propre, c'est en bonne voie de cicatrisation ! Je ne vous ai pas fait mal Madame ? »

« Non, ça va » Elle serre la main de Mathieu qui lui sourit et lui parle des photos qu'il y a sur la table de nuit, deux très beaux petits garçons, un blond et un métisse. Ils ont mangé en famille il y a une semaine, ils habitent à Calais, c'est tellement rare de se retrouver tous ensemble.

J'imbibe mes compresses de sérum physiologique, je les attrappe avec des pinces stériles, la bleue pour le plateau, la verte pour nettoyer la plaie. Les gestes sont mécaniques, je me concentre dessus, je regarde plus mes pinces que le visage de la dame car son visage est mutilé par cette chirurgie, par cette merde de cancer qui lui a pourri l'existence.

Flora rentre discrètement dans la chambre pour s'assurer que nous allons bien, elle nous voit Mathieu et moi un peu fébriles mais souriants. Non, nous sommes complètement crispés en fait. J'ai terminé de nettoyer la plaie, j'ai besoin de souffler quelques secondes, je dis à Flora que je n'ai pas de ciseaux et je sors de la chambre prendre une bouffée d'air. Mes ciseaux sont dans ma poche, je les triture, mes doigts sont en sueur et gelés.

J'ai repris mes esprits, je retourne dans la chambre. Je me rend compte que j'ai laissé Mathieu tout seul avec la dame, ils sont main dans la main et continuent de parler tous les deux. Quelle collègue je fais ! Il ne m'en voudra pas. Sympa.

Dans la chambre, c'est calme, paisible. Je met lentement le pansement sur le « nez » de la dame qui n'en a plus et suis satisfaite de mon travail. Une fois le petit bout de sparadrap immaculé en place, son sourire devient plus sincère, ses yeux brillent, on a caché son fardeau, jusqu'à demain...

Retour dans le brouhaha du couloir où ça parle, ça rit, ça chante aussi parfois.

Nous rejoignons notre petit bureau qui sent le café, la transpiration et le déodorant, nous parlons de tout sauf de cette plaie qui nous a marqué pour très longtemps, nous jouons avec un mètre ruban et mesurons nos périmètres crâniens. Nous prenons des photos de nous avec le mètre ruban autour de la tête, on ressemble à des judokas avec nos blouses blanches et notre turban de fortune. Besoin de faire les idiots et de se détendre jusqu'à la prochaine prise en charge hard core.